Entre la magie et le sacré : le chemin t’invite à changer de peau sans renier la première

Aujourd’hui j’ai envie d’explorer un glissement qui a lieu lorsque l’on chemine au niveau personnel et spirituel. Et que j’ai vécu ces derniers mois.
Ce glissement qui se passe lorsque la sorcière ouvre la voie à la femme de magie.
Un cheminement entre la magie et le sacré.

Le monde d’avant: lorsque la magie et le sacré ne cheminaient pas côte à côte

Il fut un temps où le mot sorcière brûlait sur ma langue comme une braise.
Je l’ai porté comme un étendard, une mémoire, une revanche douce sur l’histoire.
Je l’ai chuchoté, crié parfois, écrit sur des couvertures de livres, glissé dans des podcasts, offert comme un miroir à celles qui avaient besoin d’un nom pour leur feu intérieur.

Et c’était juste.
À ce moment-là, c’était exactement le mot dont j’avais besoin.
Dont nous avions besoin en tant que femmes.

Sorcière, c’était dire :
« Je ne jouerai plus le rôle qu’on attend de moi. Je ne serai plus docile, lisse, accommodante.
Je me souviens de la femme qu’on a brûlée en moi, et je décide de la ressusciter. »

La sorcière, c’est l’archétype de la rupture.
Celle qui sort du village.
Celle qui refuse les règles qui blessent la vie.
Celle qui préfère la forêt aux salons bien rangés.
Celle qui parle aux plantes, à la nuit, aux cycles, aux morts, et qui n’a plus peur de se tenir aux frontières.

Pendant des années, j’ai accompagné des femmes à travers ce mot-là.
Elles y ont trouvé une force, une permission, une famille invisible.
Nous avons rebâti une dignité autour de ce terme qu’on avait utilisé pour humilier, accuser, brûler.

Et pourtant, depuis quelque temps, quelque chose bouge.
Silencieusement. Comme une plaque tectonique sous la peau.

Je sens que ma pratique change.
Que mon langage change.
Que ce mot – sorcière – continue de vibrer dans mon histoire, mais qu’un autre archétype se présente, plus souterrain, plus nu, plus dépouillé : la femme de magie.

Pas plus “évoluée”. Pas “supérieure”.
Juste… un autre seuil. Un autre paysage du même chemin.

Ce texte, ce n’est pas un reniement. C’est une clarification.
Une main tendue à celles qui se reconnaissent dans la sorcière, à celles qui se sentent appelées par la magie, et à celles qui sentent que quelque chose en elles bascule, sans encore trouver les mots.

Je ne viens pas dire : “Avant, tu étais moins. Maintenant, tu es plus.”
Je viens dire : “Il y a une continuité. Un glissement. Une mue. Et tu as le droit de changer de peau sans trahir celle d’avant.”


La sorcière : celle qui se lève lorsque tout brûle

La sorcière arrive rarement dans nos vies par temps calme.
Elle apparaît quand quelque chose en nous dit : plus jamais ça.
Plus jamais les compromis qui étouffent.
Plus jamais les excuses qui minimisent.
Plus jamais les rôles qui nous éloignent de notre cœur.

La sorcière, c’est le cri intérieur qui en a assez de la soumission.
C’est l’instant où l’on comprend que notre intuition n’est pas un défaut à corriger, mais une boussole qu’on a tenté de nous confisquer.
C’est l’archétype qui dit : “Tu ne seras plus la gentille petite fille du récit des autres. Tu vas commencer à écrire le tien.”

Elle est feu.
Feu de colère parfois. Feu de lucidité souvent.
Feu qui coupe les liens morts, qui met le doigt là où ça fait mal, qui refuse de reculer encore d’un pas pour laisser la place à des structures malades.

La sorcière est nécessaire.
Elle est l’énergie de la rupture.
Sans elle, on reste enfermée dans des relations, des systèmes, des croyances qui nous tuent à petit feu.

Lorsqu’ une femme dit :
“Je ne peux plus continuer comme avant”, lorsqu’ elle commence à remettre en question le travail, la famille, la religion, les rôles, c’est souvent la sorcière qui se réveille en elle.

Elle se met à lire des livres, à tirer des cartes, à entrouvrir des portes qu’on lui avait interdites.
Elle fréquente les marges, les cercles, les forêts intérieures.
Elle réhabilite des mots qu’on lui avait arrachés : intuition, rituel, énergie, monde invisible.

Elle découvre que la vie ne s’arrête pas aux contours visibles de la matière.
Qu’il existe des forces, des cycles, des présences. Que le monde est plus vaste que ce qu’on lui a enseigné.

Mais la sorcière – telle qu’on la ressent aujourd’hui – porte aussi la mémoire du procès.
Elle est marquée par l’archétype de la persécutée, de celle qu’on pointe du doigt, qu’on accuse, qu’on isole.
Elle connaît le prix de la différence.
Elle sait ce que c’est, être la femme “trop” : trop sensible, trop intense, trop profonde, trop lucide.

Alors souvent, la sorcière se tient encore en tension.
Un pied dedans, un pied dehors. Prête à fuir, prête à se défendre. Prête à justifier sa voie.

Et c’est là que la magie apparaît. Non pas contre elle, mais après elle.


Le sacré : lorsque le feu devient tissage

Lesacré n’arrive pas toujours avec des grands gestes.
Parfois, il entre dans la pièce comme une bougie qu’on allume alors que tout le monde s’est habitué au néon.

Le sacré, ce n’est pas “faire des trucs” pour obtenir un résultat.
Ce n’est pas manipuler l’invisible pour rassurer l’ego.
Ce n’est pas non plus collectionner des outils, des objets, des grimoires pour se sentir plus “spirituelle”.

Le sacré, tel que je le sens aujourd’hui, c’est un art de relation.

C’est l’instant où la sorcière, après avoir quitté les terrains toxiques, se demande :
“Et maintenant, qu’est-ce que j’en fais, de mon feu ?”

Le sacré commence lorsque le feu ne détruit plus : il éclaire.
Lorsque l’intuition ne sert plus seulement à repérer le danger, mais à tisser des chemins.
Lorsque les rituels ne servent plus à se protéger “contre”, mais à se relier “avec”.

Le sacré, c’est l’espace où tout devient langage :
la pluie sur la vitre, le timing d’une rencontre, le rêve qui insiste, le corps qui frissonne, la carte qui tombe seule du paquet. Ce n’est pas la croyance naïve que “tout est signe”, c’est la conscience que le vivant nous parle en permanence, et que nous avons la responsabilité de l’écouter avec discernement.

Là où la sorcière pose une question en brûlant :
“Pourquoi m’avez-vous fait ça ?” la magie murmure doucement :
“Qu’est-ce que je choisis d’en faire, maintenant ?”

Là où la sorcière dénonce, le sacré transmute.
Là où la sorcière rompt, le sacré relie autrement.
Là où la sorcière refuse, le sacré réoriente.

Le sacré e, c’est l’alchimie.
Ce qui fait, d’un passé brûlé, une source de sagesse.
Ce qui fait, d’un corps épuisé, un temple de connaissance.
Ce qui fait, d’une blessure, un passage.

Lorsqu’ une femme commence à sentir qu’elle n’a plus envie de prouver qu’elle est sorcière, mais qu’elle a envie d’habiter ce qu’elle a découvert dans le silence, alors le sacré prend la main.

Elle n’est plus obligée de dire son nom.
Elle n’a plus besoin d’expliquer sa pratique.
Elle se met à créer des espaces, des livres, des gestes qui portent cette vibration sans slogan.


Pourquoi le mot “sorcière” appelle souvent en premier

Nous ne choisissons pas nos mots par hasard. Ils sont des portes.
Et chaque porte correspond à un moment de notre chemin.

Dans une société qui a longtemps nié le féminin, la nature, les cycles, les mondes subtils, le mot sorcière a fonctionné comme un outil de réveil. Un électrochoc symbolique.

Il a permis à des milliers de femmes de dire :
“Ce que je ressens, ce que je vois, ce que j’entends à l’intérieur n’est pas de la folie.
C’est une mémoire. Une intelligence. Un art ancien qu’on a voulu brûler, mais qui n’est jamais mort.”

Reprendre ce mot, c’était :
– rendre hommage à celles qui ont été massacrées,
– refuser d’avoir honte de sa sensibilité,
– assumer une vision du monde qui ne rentre pas dans les cases rationnelles.

Pour beaucoup, ce mot a été un premier refus :
refus d’être réduites à des rôles, refus de se laisser faire, refus d’accepter une spiritualité aseptisée, coupée du corps et du vivant.

Alors non, la sorcière n’est pas une “phase dépassée”.
Elle est un passage initiatique. Une arche. Un seuil.

Mais comme toute porte, elle n’est pas une maison.
À un moment, on arrête de rester sur le pas de la porte à crier ce qu’on refuse.
On entre. On s’assied. On écoute. On commence à tisser.

C’est là que l’archétype de la femme sacrée entre en scène :

– moins spectaculaire,
– moins revendicatif,
– mais plus profond,
– plus tisseur,
– plus orienté vers la création que vers la rupture.


Cheminer de la sorcière à la femme sacrée (sans trahir la première)

Je le vois, je le sens : beaucoup de femmes ont peur de “quitter” le mot sorcière.
Comme si le laisser s’éloigner, c’était abandonner toutes celles qui se reconnaissent encore en lui.
Comme si glisser doucement vers la magie, c’était se ranger, se “calmer”, trahir la révolte.

Je crois l’inverse.

Cheminer de la sorcière à la femme sacrée, c’est honorer la première au point de ne pas la figer.
C’est reconnaître qu’elle nous a réveillées, mais qu’elle n’est pas la destination.
C’est lui dire : merci d’avoir brisé les chaînes. Maintenant, aide-moi à tisser quelque chose de vivant à partir de cet espace nouveau.

Concrètement, cela peut ressembler à ça :

– Tu continues d’honorer ton lien à la sorcière, mais tu ne fais plus de ce mot ton seul drapeau.
– Tu gardes un lien à la forêt, aux cartes, aux plantes, aux rituels, mais tu les simplifies, tu les vis plus qu’ils ne s’affichent.
– Tu parles moins de “pouvoirs” et plus de “relation”, moins de “sorts” et plus de “intentions”, moins de “se protéger contre” et plus de “se positionner pour”.

La femme sacrée ne nie pas l’ombre – elle la connaît par cœur.
Elle sait ce que c’est que d’avoir été jugée, moquée, incomprise.
Elle se souvient du bûcher, symbolique ou réel.
Mais elle refuse que son identité soit construite uniquement autour de cette blessure.

Elle ne passe plus son temps à dire : “Regardez ce que vous m’avez fait.”
Elle dit : “Regardez ce que je crée, malgré tout. Grâce à tout.”
Elle ne cherche plus à prouver qu’elle est différente.
Elle se met à être ce qu’elle sent juste, avec ou sans spectatrice.

C’est un chemin de pacification intérieure.
Un chemin où le sacré descend davantage dans le quotidien : dans la manière de cuisiner, de parler, de travailler, d’aimer, d’écrire.
Le sacré n’est plus seulement dans le cercle tracé à la lune : il est dans la façon dont tu tiens ton stylo, dont tu entres dans une pièce, dont tu regardes le monde.


Sorcellerie, sacré : deux archétypes, une même source

On pourrait dire, très simplement :

  • La sorcellerie porte l’archétype de la résistance et de la marge.
    Elle garde la mémoire des injustices, des persécutions, des brûlées, des bannies.
    Elle protège, elle refuse, elle dit non, elle coupe.
  • Le sacré porte l’archétype de la co-création et du lien.
    Il s’intéresse à ce qu’on peut tisser avec l’invisible, les autres, la Terre, soi-même.
    Il oriente, transforme, dit oui à ce qui est juste.

L’un sans l’autre boite :

  • Une sorcière sans sacré peut rester coincée dans la colère, la méfiance, la lutte.
  • Le sacré qui renie la sorcière devient parfois lisse, déconnectée, hors-sol.

Alors le véritable mouvement intérieur n’est pas de “passer à autre chose” comme on changerait de robe.
C’est d’intégrer :

La sorcière en toi garde la mémoire.
La femme sacrée en toi ouvre les possibles.

Tu peux garder sur ton étagère les livres de sorcières, les romans écrits depuis ce feu-là, les cercles que tu as tenus, les prières dites dans la nuit.
Ils font partie de ton histoire. Ils sont les racines.

Mais tu as le droit, aujourd’hui, d’écrire autre chose.
D’oser des mots nouveaux. D’inventer une pratique moins nommable, plus simple, plus nue, plus silencieuse.

Tu as le droit de dire :
“Je ne sais plus si je suis sorcière, mystique, prêtresse, femme sacrée ou simplement une femme qui aime le sacré — et c’est ok.

Ce que je sais, c’est que je veux faire du bien au vivant.”


Glisser entre la magie et le sacré: sans bruit, sans posture

Pour ma part, je sens que je chemine ainsi :
d’un univers où la sorcière était centrale, vers un univers où le sacré – le lien, le souffle, la vibration – prend davantage la place.

Je ne renie pas mes anciens livres, mes textes, mes cris dans la nuit ou les ateliers que j’ai animés autour de la blessure de la sorcière.
Ils sont des portails d’un temps donné, pour des femmes qui ont besoin de ce langage-là maintenant.
Ils continueront à trouver celles qu’ils doivent toucher.

Mais lorsque je regarde ce qui vient, ce que j’écris aujourd’hui, ce que je murmure, ce que je prépare,
je vois de plus en plus :

– moins de revendication,
– plus de tissage,
– moins de “nous contre le monde”,
– plus de “comment puis-je remettre du sacré là où je passe ?”

Je ne me sens pas “au-dessus” de la sorcière. Je me sens… plus en profondeur.
Comme si je descendais d’un étage dans la même maison.

La maison reste la même : celle du féminin sacré, du verbe vivant, de la relation au mystère.
Mais les pièces changent. Les meubles bougent. La lumière n’est plus tout à fait la même.

Si tu te reconnais dans ce glissement, sache une chose : tu n’as rien trahi.
Tu n’as pas “abandonné” la sorcière. Tu as suivi le mouvement du vivant en toi.

Et le vivant, lui, n’étiquette pas.
Il reconnaît seulement une chose :
Est-ce que ce que tu incarnes maintenant est plus vrai, plus doux, plus juste, plus relié qu’hier ?

Si la réponse est oui, alors tu es exactement à ta place.
Que tu t’appelles sorcière, femme sacrée, prêtresse, artiste du sacré, ou simplement… toi.

Corinne De Leenheer

signature
Previous
Tout ce que la spiritualité n’est pas
Entre la magie et le sacré : le chemin t’invite à changer de peau sans renier la première